La Prière Sacerdotale de Jésus

La Prière sacerdotale de Jésus

On pourrait être tentés de considérer la Prière sacerdotale de Jésus, qu’on retrouve au chapitre 17 de l’évangile de saint Jean, comme une prière eucharistique, une espèce de version johannique de l’institution de ce Sacrement. Cette interprétation, aux dire de Benoît XVI, est indéfendable[1]. Selon lui, la relation est bien plus profonde encore. Il s’agirait plutôt du renouvellement du rituel d’expiation tel que décrit au chapitre 16 du Lévitique. Dans cette optique, Jésus se présente alors comme Grand Prêtre qui intercède pour le peuple, lors de la fête des Expiations. De cette prière naît l’Église, communauté de ceux qui croient dans le Christ après avoir reçu la parole des Apôtres. Selon le bien-aimé pape émérite, il nous est donc impossible de comprendre la Prière sacerdotale de Jésus sans d’abord regarder le rituel de la fête des Expiations. Pour un néophyte, la notion même d’expiation est à expliquer, ce que nous ferons d’abord avant d’explorer les quatre thèmes développés par Ratzinger au chapitre quatre de son livre « Jésus de Nazareth, de l’entrée à Jérusalem à la Résurrection ».

La fête juive des Expiations comme l’arrière-plan biblique de la Prière sacerdotale de Jésus

On pourrait dire que l’expiation consiste à rendre quelque chose, mais surtout quelqu’un, agréable de nouveau à Dieu. Il s’agit de le purifier d’une souillure afin qu’il soit présenté parfaitement devant Dieu. Toute expiation suppose donc l’existence d’un péché et a pour effet de le détruire. En un sens, l’expiation entre dans le processus de réconciliation entre l’homme et Dieu : lorsque l’homme constate qu’il a péché, il peut être purifié aux yeux de Dieu en lui présentant un sacrifice d’expiation. Chez les juifs,  c’est l’aspersion du sang qui réalise cette purification et réconcilie l’homme à Dieu et met fin à la colère que le péché suscite chez Dieu.

On confond souvent « expiation » et « propitiation ». Bien que l’expiation nécessite l’aspersion, sur le propitiatoire, du sang d’une victime sacrifiée, la propitiation à proprement parler signifie plus globalement une façon de rendre Dieu propice à recevoir la prière des hommes. Ainsi, la « propitiation » rend Dieu propice à donner son pardon, tandis que « l’expiation » rend l’homme « agréable à Dieu ». C’est pourquoi saint Jérôme en vint à  traduire, dans la Vulgate, certains passages qui parlent « d’expiation » par des verbes signifiant « prier » ou « intercéder »[2] Dans des passages plus rares où les deux termes d’expiation et de colère de Dieu sont associés, l’expiation agit comme une intercession. Par exemple, Moïse monte sur la montagne pour expier l’horrible péché des Hébreux qui ont adoré le veau d’or. (Ex 32, 30). Plus clairement encore,  le « Serviteur de Yahweh » « est chargé de nos péchés alors que nous le considérions puni » (Is 53, 4), « comme l’agneau qui se laisse mener à l’abattoir » (Is 53, 7) :

« (…) s’il offre sa vie en sacrifice expiatoire, il verra une postérité, il prolongera ses jours et par lui la volonté de Yahvé s’accomplira. À la suite de l’épreuve endurée par son âme, il verra la lumière et sera comblé. Par sa connaissance, le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes en s’accablant lui-même de leurs fautes. C’est pourquoi il aura sa part parmi les multitudes, et avec les puissants parce qu’il s’est livré lui-même à la mort et qu’il a été compté parmi les criminels, alors qu’il portait le péché des multitudes et qu’il intercédait pour les criminels. » (Is 53, 10-12).

Compte tenu de cette vue sur l’intercession expiatoire, il n’est pas étonnant que l’épître aux Hébreux décrive le Christ comme le Grand Prêtre qui intercède (He 7, 25 ; 9, 24) pour la multitude en offrant le sacrifice par excellence, celui de sa vie. Ce geste est comparé à celui du Grand Prêtre aspergeant le sang sur le propitiatoire, mais dans ce cas-ci, c’est le Christ lui-même qui asperge de son propre sang ce propitiatoire qui prend la forme de la Croix. (He 9, 14).  En effet, le Lévitique, au chapitre 16, décrit le rituel annuel prescrit pour la grande fête des Expiations, la Yom Kippour. Le Grand Prêtre pénétrait derrière le rideau, dans le Saint des Saints pour asperger du sang d’une victime le couvercle de l’arche de l’Alliance (kipper) afin de le laver du péché des hommes et qu’ainsi il puisse prononcer le Nom de Dieu devant Lui sans craindre de mourir.

« Le but du grand jour de l’Expiation est donc de redonner à Israël, après les transgressions d’une année, sa qualité de « peuple saint », de le ramener à nouveau à sa destination : être le peuple de Dieu au milieu du monde. En ce sens, il s’agit de l’objectif le plus profond de la création dans son ensemble : donner naissance à un espace de réponse à l’amour de Dieu, à sa sainte volonté. »[3] Jésus renouvelle le rituel d’expiation. Plus encore, il le transforme en une prière. Les sacrifices d’animaux n’ont plus lieu d’être. Ils laissent plutôt leur place à ce que Paul qualifie de culte de la parole (logikè latrei) (Rm 12, 1). Mais il ne s’agit pas seulement d’une parole de raison à la manière des Grecs ; bien plus encore, il s’agit du sacrifice de La Parole, la Parole faite chair. « Tu n’as voulu ni sacrifice ni oblation ; mais tu m’as façonné un corps », disait le Psaume (40, 7). « La Parole est chair ; bien plus : elle est un corps donné, elle est un sang versé. »[4]

« Avec l’institution de l’Eucharistie, Jésus transforme son être tué en « parole », dans la radicalité de son amour qui se donne jusqu’à la mort. » – Benoît XVI, Jésus de Nazareth vol. 2, p. 103

« La vie éternelle, c’est… »

La nouvelle liturgie de l’expiation qui se réalise dans la Prière sacerdotale du Christ est en lien avec le thème de la « vie » qui apparaît dès les premiers versets (1, 4) de l’évangile de Jean et s’étend dans toute son œuvre. Jésus ne donne pas seulement la vie, Il donne la sienne, librement, afin de révéler pleinement l’identité de Dieu et que ceux qui croient en lui puissent recevoir sa vie (Jn 17, 3). Christ ne peut tolérer la présence de la mort : s’il avait été là, son ami Lazarre ne serait pas mort. Qu’importe, il ne se contente pas que d’annoncer ce qu’est la vraie vie ; il la rend à son ami. Il veut d’ailleurs la transmettre à tous ceux que son Père lui a donnés, et il veut qu’ils l’aient en abondance (Jn 10, 10). Le message de l’hagiographe est clair : toute personne qui croira en Jésus Christ aura la vie éternelle. Bien plus qu’un donneur de vie, Jésus est la vie. Celui qui vit et croit en Lui ne mourra pas (Jn 11, 25). Il est le Verbe éternel qui était avec Dieu avant que le monde fut créé (Jn 1, 4). Il est le Chemin, la Vérité, et la Vie ; Il donne une source d’eau vive qui devient en celui qui la reçoit « une source qui jaillit en vie éternelle » (Jn 4, 14)[5].

Mais qu’est-ce donc que la vie éternelle? Contrairement à ce que plusieurs de nos contemporains pourraient croire, il ne s’agit pas exactement de la vie après la mort. Jésus fait connaître son Père afin que ceux qui le connaissent ne soient plus soumis à la mort et qu’ils vivent pour toujours (Rm 8, 11 ; Jn 17, 3). Il ne s’agit pas d’une connaissance intellectuelle, mais d’une connaissance dans le sens qu’en donnait l’Ancien Testament : une communion avec le véritable Dieu, celui qui a envoyé Jésus Christ. La « vie éternelle » n’est donc pas un concept ; elle est une relation. Cette connaissance de Dieu qui est obtenue par la foi en Jésus n’est pas une simple connaissance parmi d’autres. Elle est le fondement de l’homme et sa raison d’être. Dieu a voulu créer l’univers pour cette connaissance, cette communion.

La vie éternelle consiste à goûter la « vraie vie », une vie authentique qui est donnée par Dieu et qui ne nous sera jamais révoquée. Une vie qui dépasse le simple fait d’exister. Elle est une vie joyeuse, incarnée dans le temps, et elle ne s’achèvera jamais ; elle ne pourra être détruite ni par la mort, ni par qui ou quoi que ce soit. Quand l’homme s’attache à Celui qui est la vie, il trouve la vraie vie qui ne finit pas.

« Consacre-les dans la vérité »

L’expression « consacrer » provient de l’hébreu qados, qui signifie « saint ». Il s’agit de l’état de Dieu, l’état divin. On consacre ce qui revient à Dieu, ce qu’on lui donne. Il s’agit donc de transférer une personne ou une chose dans la propriété de Dieu, pour l’utiliser spécialement dans le cadre du culte. L’expression qôdes (une autre façon de l’écrire) peut également être comprise comme une coupure ou une séparation. Ceci tombe sous le sens lorsque Jésus prie : « Ils ne sont pas du monde, comme je ne suis pas du monde » (v.16), « Sanctifie-les dans la vérité » (v.17). Mais cette séparation n’est pas totale : comme une victime sacrifiée était, dans l’ancienne Alliance, consacrée à Dieu pour être redonnée en nourriture sainte aux prêtres, Jésus demande maintenant à son Père de mettre à part ses disciples afin qu’ils soient redonnés au monde et qu’ils le guérissent[6]. En ce sens, cette sanctification des disciples est à la fois une « mise à part » et une mission.

Mais qu’est-ce que la vérité? demandait Pilate (Jn 18, 38). Une conception intellectualiste de la vérité impliquerait le dévoilement de ce qui est caché, une parole ou une pensée qui serait conforme à la réalité elle-même[7]. Mais la notion biblique de vérité correspond davantage à l’expérience de la rencontre avec Dieu[8], et plus spécifiquement à la plénitude de la Révélation en Jésus-Christ pour Jean. La parole que le Fils est venu proclamer au nom du Père est la vérité à laquelle il vient rendre témoignage. La vérité, c’est donc en même temps la parole que le Christ lui-même nous adresse, et qui doit nous amener à croire en Lui (Jn 8, 31-32; 45-47). Cette vérité est parole du Père et du Fils et elle rejaillit sur les disciples qui en sont rendus participants dans la consécration du Fils, ainsi que de sa charge sacerdotale. « Si par la consécration des disciples dans la vérité, nous entendons en fin de compte, la participation à la mission sacerdotale de Jésus, alors nous pouvons percevoir dans ces paroles de l’évangile de Jean l’institution du sacerdoce des Apôtres, du sacerdoce néotestamentaire qui est fondamentalement un service de la vérité. »[9]

« Je leur ai fait connaître ton nom »

Au buisson ardent, Dieu fait connaître son Nom à Moïse. Par cette révélation, Dieu permet aux hommes de l’invoquer personnellement et de s’adresser à Lui comme on s’adresse à un ami (Ex 33, 11) et d’entrer en communion avec Lui. Le « Nom de Dieu », c’est Dieu lui-même comme celui qui se donne à nous ; malgré toute la certitude de sa proximité et toute la joie ressentie de ce fait, il reste toujours infiniment plus grand.[10] » Par conséquent, quand Jésus dit vouloir faire connaître le Nom de Dieu, c’est qu’il rend témoignage de Sa proximité et de Sa miséricorde. Toute sa vie, son enseignement, les signes qu’il accomplit, mais surtout sa mort et sa résurrection glorieuse, est la Révélation[11] du Nom de Dieu. Qui a vu Jésus a vu le Père (cf. Jn 14,9).

« Maintenant ils ont reconnu que tout ce que tu m’as donné vient de toi » (Jn 17, 7). L’actualisation de l’ancienne Alliance par la référence au Shema Israel de l’Ancien Testament (Ex 19,5 ; Dt 4, 1, 10, 12 ; Jos 24, 14)[12] est l’attestation de Jésus devant son Père que ses disciples ont bel et bien reçu la manifestation de Son Nom ; ils ont écouté la voix de Dieu, sa Parole en Jésus Christ. Jésus prie pour ceux que son Père lui a confiés afin qu’ils demeurent toujours dans son Nom. « Par la rencontre avec le Christ, Dieu vient à nous, il nous attire à lui (cf Jn 12, 32), pour nous conduire, pour ainsi dire, au-delà de nous-mêmes, vers l’étendue infinie de sa grandeur et de son amour. »[13]

« Que tous soient un »

Comme le Père a envoyé le Fils dans le monde, il envoie lui aussi ses disciples dans le monde afin que le monde croie. C’est là la véritable fondation de l’Église, qui existe pour évangéliser[14]. La permanence de cette mission dans les témoins est le « sacrement » de l’Esprit Saint dans le monde. Cette permanence de l’Église, humainement inexplicable, certifie également que le chrétien peut fermement croire dans l’onction du saint chrême et de l’Esprit Saint comme le sacrement de la confirmation de son adhésion à la foi transmise sans interruption par les premiers disciples. Ce credo est la clé d’interprétation de toute l’Écriture et elle est la garantie que la Parole pourra résonner de façon authentique jusqu’au retour glorieux du Christ.

En lisant les paroles de Jésus au verset neuf de la Prière sacerdotale, on pourrait être troublés par ce qui apparaît comme une parole dure : « C’est pour eux que je prie ; je ne prie pas pour le monde, mais pour ceux que tu m’as donné ». Ce « monde » désigne celui des hommes, corrompu et aliéné, dominé par un conflit entre les « puissances » mauvaises et l’Esprit de Dieu dans le Christ luttant pour l’en affranchir (cf. Rm 8, 19-23)[15]. Ce n’est pas ce monde que Dieu veut sauver par le sacrifice de son Fils. Ce monde souillé par le péché immanent, originel, doit au contraire être sauvé par les ceux qui auront cru dans le Dieu présenté par Jésus. Ce n’est qu’en cessant « d’être du monde » que les chrétiens en seront libérés et qu’ils contribueront à sa délivrance.

« C’est justement cela, la mission de Jésus, dans laquelle les disciples sont impliqués : conduire le « monde » hors de l’aliénation de l’homme par rapport à Dieu et à lui-même, afin que le monde revienne à « être » de Dieu et que l’homme, en devenant un avec Dieu, redevienne totalement lui-même. Cependant, cette transformation a pour prix la Croix et, pour les témoins du Christ, celui de la disponibilité au martyre. »[16]

Conclusion

La Prière sacerdotale de Jésus qu’on retrouve au chapitre 17 de l’Évangile selon Jean est beaucoup plus que les paroles de l’institution du sacerdoce ou un complément à la prière eucharistique. Elle est la synthèse de toute la vie et le message du Seigneur. Elle s’inscrit en continuité avec les prophéties vétérotestamentaires que le Christ accomplit à ce moment-même. Le fait que Ratzinger nomme la Prière sacerdotale comme le moment de fondation de l’Église est en soi une originalité qui trouvera son lot de contestations. Mais pour d’autres, cette interprétation de cette prière renouvellera le sens de cette communion désirée par Dieu avec ses enfants : « Je prie pour eux, afin qu’ils soient en moi comme moi je suis en Toi et que je sois en eux comme Tu es en moi». Je n’ai pas cessé de ruminer ces paroles afin qu’elles se dissolvent et prennent place en chacune de mes cellules. N’est-ce pas vrai que c’est là tout le message de Christ! La Prière sacerdotale est vraiment la glorification du Seigneur.

Si Benoît XVI ne nous amène pas hors des sentiers battus avec la deuxième partie de son portrait de Jésus, il dévoile du moins la profondeur de sa connaissance du Christ. Le savoir hébraïque qu’il démontre, particulièrement dans le chapitre quatre ici développé, est impressionnant et nous permet de vraiment comprendre la nature du geste que Jésus s’apprête à poser pour le salut de tous et d’apprécier la Sagesse de Dieu dans le déploiement de l’économie du salut.

Enfin, on ne peut taire le plaisir qu’on peut avoir à lire la bibliographie très complète proposée et commentée par le pape Ratzinger. On se propose volontiers de chercher, dès que le temps nous le permettra, ces perles qui ont influencé ce grand pasteur de l’Église, un pape audacieusement libre, malgré ses airs austères.

[1] BENOÎT XVI, Jésus de Nazareth, de l’entrée à Jérusalem à la Résurrection, Parole et silence, 2012, p. 101.

[2] LYONNET, Stanislas, « Expiation »,  dans Vocabulaire de théologie biblique, Cerf, 1966, p. 346.

[3] BENOÎT XVI, op cit., p. 101.

[4] BENOÎT XVI, op. cit., p. 103.

[5] VIARD, André-Alphonse, GUILLET, Jacques, « Vie », dans Vocabulaire de théologie biblique, Cerf, 1966, p. 1110.

[6] BENOÎT XVI, op cit., p. 110

[7] DE LA POTTERIE, Ignace, « Vérité » dans Vocabulaire de théologie biblique, Cerf, Paris, 1966, p. 1092.

[8] Ibid.

[9] BENOÎT XVI, op cit., p. 114

[10] Ibid, p. 115.

[11] VATICAN II, Constitution dogmatique Dei Verbum, no. 4.

[12] SIMONES, Yves, « La prière sacerdotale dans l’évangile de Jean » dans Jésus, l’encyclopédie, Albin Michel, Paris, 2017, p. 604.

[13] BENOÎT XVI, op cit., p. 116ss.

[14] PAUL VI, Evangelii Nuntiandi, no. 6

[15] BOUYER, Louis, op. cit. p. 229.

[16] BENOÎT XVI, op. cit. p.124

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