Deuxième homélie sur la trahison de Judas

trahison de Judas

Ceux qui sont persécutés obtiennent le Royaume du ciel, et ceux qui persécutent éprouvent la colère du Très-Haut

  1. J’aurais voulu, mes très-chers frères, continuer le sujet du patriarche Abraham et tirer de là le mets spirituel dont je me propose d’alimenter vos âmes; mais la noire ingratitude d’un apôtre perfide m’entraîne de son côté, et la circonstance du jour m’engage à vous entretenir de l’excès de son crime. Jésus-Christ Notre-Seigneur a été livré aujourd’hui entre les mains des Juifs par son propre disciple. Ne soyez pas attristés, ne soyez pas affligés, parce que l’Évangile vous dit que notre divin Maître a été livré ; pleurez plutôt et gémissez, non à cause de Jésus qui a été livré, mais à cause de Judas qui l’a livré. Jésus trahi a sauvé le monde; le traître Judas a perdu son âme ; Jésus trahi est assis dans les cieux à la droite de son Père ; le traître Judas est maintenant dans les enfers où il attend un supplice éternel et inévitable.

C’est donc sur Judas que vous devez pleurer et gémir, puisque Jésus-Christ, notre divin Maître, en le voyant s’est troublé et a pleuré : Jésus en le voyant, dit l’Évangile, se troubla, et dit à ses apôtres : « Un de vous doit me trahir ». (Jn 13, 21.) Et pour quelle raison s’est-il troublé ? C’est sans doute qu’il pensait que Judas, après tant d’instructions divines et d’avis salutaires, n’apercevait pas le précipice où il se jetait lui-même ; ainsi le divin Maître, qui envisageait la folie de son disciple, touché pour lui de compassion, fut troublé et pleura. Les évangélistes racontent chacun de leur côté la trahison de Judas, afin de mieux nous convaincre de la vérité du mystère qu’ils rapportent. Le Maître s’est troublé en voyant l’énorme ingratitude du disciple, pour nous apprendre à pleurer principalement ceux qui font le mal, et non ceux qui le souffrent. Ceux qui souffrent injustement méritent plutôt d’être regardés comme heureux; c’est ce qui fait dire à Jésus-Christ: « Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, parce que le Royaume du ciel est à eux ». (Mt 5, 10.)

trahison de Judas
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Vous voyez quel avantage il y a à souffrir injustement; examinez en un autre endroit quel supplice est réservé aux persécuteurs. Écoutons le bienheureux Paul:

« Pour vous, mes frères, dit-il, vous êtes devenus les imitateurs des Églises de Dieu qui ont embrassé la foi de Jésus-Christ dans la Judée. Ayant souffert les mêmes persécutions de la part de vos concitoyens que ces Églises ont souffertes de la part des Juifs, qui ont mis à mort le Seigneur Jésus et leurs prophètes ; qui, pour combler la mesure de leurs péchés, nous empêchent d’annoncer aux Gentils la parole de salut. Or, la colère du Très-Haut est tombée sur eux pour les accabler jusqu’à la fin. » (I Th 2, 14-16)

Pleurer et gémir sur le sort de ceux qui font du mal aux autres

Vous voyez qu’on doit principalement pleurer et gémir sur le sort de ceux qui font du mal aux autres. Voilà pourquoi un Maître plein de douceur, voyant l’audace de son disciple, s’est troublé et a pleuré. Il voulait montrer, sans doute, combien il était touché du sort de ce disciple, combien, par un effet de sa bonté infinie, il s’occupait jusqu’au moment de sa trahison à corriger ses coupables sentiments. Pleurez donc amèrement, et gémissez sur le traître Judas, puisque notre divin Maître s’est affligé à cause de lui. Jésus, dit l’Évangile, se troubla, et dit à ses apôtres : « Un de vous doit me trahir ». Voyez quelle douceur et quelle patience ; comment, pour épargner le perfide, pour ne pas lui ôter toute honte, pour lui fournir un moyen de se repentir de sa fureur, comment, dis-je, il répand l’alarme et l’inquiétude parmi ses apôtres ; mais comme son âme dure et insensible, incapable de recevoir aucune semence de piété, était fermée à tous les conseils ; comme la passion qui obscurcissait son esprit, le faisait courir en aveugle à sa perte, cette condescendance de son divin Maître ne lui servit de rien : « Un de vous, dit Jésus, doit me trahir ».

Pour quelle raison, je le répète, Jésus s’est-il troublé, s’est-il affligé? C’est afin de montrer son amour pour les hommes, et en même temps afin de nous apprendre, comme je l’ai déjà dit, qu’on doit principalement pleurer ceux qui font du mal aux autres. Non, ce n’est pas sur celui qui souffre, mais sur celui qui fait souffrir, qu’on doit pleurer amèrement. Les souffrances de l’un lui valent le Royaume du ciel, la méchanceté de l’autre le jette dans les supplices de l’enfer : « Bienheureux, dit Jésus-Christ, ceux qui souffrent persécution pour la justice, parce que le Royaume du ciel est à eux. » Vous voyez comment les souffrances ont le Royaume du ciel pour récompense et pour prix. Écoutez comment la méchanceté qui persécute trouve la punition et le supplice : saint Paul, après avoir dit des Juifs qu’ils avaient fait mourir le Seigneur et persécuté les prophètes, ajoute : « Leur fin est conforme à leurs œuvres. » (2 Co 11, 15.) Vous voyez comment ceux qui sont persécutés obtiennent le Royaume du ciel, et comment ceux qui persécutent éprouvent la colère du Très-Haut.

Prier pour ses ennemis

Ce n’est pas au hasard et sans cause, mes très-chers frères, que j’insiste sur ces réflexions ; c’est afin de vous apprendre à ne pas vous emporter contre vos ennemis, mais plutôt à être touchés de compassion pour eux, à pleurer et à gémir sur leur sort, puisque ceux qui nous en veulent sans raison, sont vraiment les seuls à plaindre. Si, loin de nous emporter contre nos ennemis, nous sommes disposés à nous affliger de leur sort, nous pourrons, à l’exemple du Seigneur, prier pour eux, et attirer sur nous les grâces les plus abondantes. Voilà déjà quatre jours que je vous parle du précepte qui enjoint de prier pour ses ennemis, afin que vos oreilles étant continuellement frappées de cette instruction, elle se grave plus profondément dans vos âmes. Je n’y reviens sans cesse, et je ne vous la représente tant de fois, qu’afin de réprimer en vous les mouvements et les enflures de la colère, d’y éteindre les feux de la haine, et de vous faire approcher de la prière avec un cœur dégagé de tout esprit de vengeance. C’est moins pour nos ennemis, que pour nous-mêmes qui leur pardonnons leurs fautes, que Jésus-Christ nous exhorte à prier pour eux. Oui, vous recevez plus que vous ne donnez, en faisant à votre ennemi le sacrifice de votre ressentiment.

Si vous pardonnez à votre ennemi ses fautes, vos fautes envers Dieu vous seront pardonnées.

Et comment, direz-vous, reçois-je plus que je ne donne? Écoutez avec attention. Si vous pardonnez à votre ennemi ses fautes, vos fautes envers Dieu vous seront pardonnées. Celles-ci sont fort graves et à peine pardonnables; celles-là vous procurent, de la part du Seigneur, de la consolation et de l’indulgence. Écoutez le pontife Éli qui dit à ses enfants : « Si un homme pêche envers un homme, le prêtre priera pour lui; mais qui est-ce qui priera pour lui s’il pêche envers Dieu? » (I R 2, 25.) Les fautes envers Dieu nous portent donc un coup mortel, et ne sont pas aisément effacées par la prière ; au lieu que le pardon accordé par nous à nos ennemis les efface sur-le-champ. Aussi Dieu appelle-t-il dix mille talents les offenses envers lui-même, et cent deniers les offenses des autres envers nous. (Mt 19, 23s). Si vous remettez les cent deniers, les dix mille talents vous seront remis.

Circonstance de la trahison de Judas

  1. Mais en voilà assez de dit sur la prière; nous allons reprendre les choses d’un peu plus haut, si vous voulez revenir à la trahison de Judas, et voir comment le Fils de Dieu a été livré aux Juifs. Or, afin de mieux sentir toute la fureur du traître, l’énorme ingratitude du disciple, et la bonté infinie du Maître, écoutons L’Évangéliste, et voyons comment il raconte l’attentat du perfide. Alors, dit-il, un des douze, nommé Judas Iscariote, alla trouver les princes des prêtres, et leur dit : « Que voulez-vous me donner, et je le livrerai entre vos mains» (Mt 26, 14s). Ce récit paraît fort simple et ne cacher aucun sens particulier ; mais si on en examine attentivement toutes les paroles, on y trouvera matière à bien des réflexions, et une grande profondeur de sens.

D’abord examinons la circonstance. L’Évangéliste ne désigne pas le temps au hasard; il ne dit pas simplement : Judas alla trouver, mais il ajoute, « alors ». « Alors », dans quel temps? Et pourquoi indique-t-il le temps par ce mot ? Inspiré par l’Esprit-Saint, il ne s’en est pas servi au hasard, puisqu’il ne disait rien au hasard par cela même qu’il était inspiré. Que veut donc dire ce mot alors! Avant le moment même où Judas partit pour son crime, une jeune fille était arrivée avec un vase rempli de parfums qu’elle avait répandus sur la tête du Seigneur. Cette femme avait donné une preuve éclatante de sa foi vive, de son amour attentif, de sa piété humble et soumise. Ayant renoncé à ses désordres, elle était devenue plus vertueuse et plus sage. C’est donc lorsqu’une prostituée convertie avait reconnu le Sauveur, que le disciple alla livrer son Maître. « Alors », dans quel temps? Lorsqu’une prostituée était venue répandre un vase rempli de parfums sur les pieds de Jésus, qu’elle les avait essuyés avec ses cheveux, qu’elle lui avait donné toutes les marques d’attention, qu’enfin elle avait effacé tous ses crimes passés par l’humble aveu de ses fautes.

C’est lorsque Judas la vit témoigner tant d’amour à son Maître et tant de repentir de ses désordres, c’est alors qu’il s’empressa d’aller consommer son horrible trahison. Cette femme s’était élevée de l’abîme du vice jusqu’au ciel, et Judas, après avoir vu tant de miracles et de prodiges, après avoir reçu de si grandes instructions, après avoir éprouvé de la part de son Maître une condescendance inexprimable, est tombé au fond des enfers, tant la négligence et la corruption du cœur sont un grand mal! Aussi saint Paul disait-il : « Que celui qui croit être ferme, prenne garde de tomber » (1 Co 10, 12). Plus anciennement un prophète s’écriait: « Quand on est tombé, ne se relève-t-on pas? Et quand on est détourné du droit chemin, n’y revient-on plus? » (Jr 8, 4). Ces deux passages nous apprennent à ne pas avoir trop de confiance lorsque nous sommes fermes, mais à être continuellement dans la crainte, et à ne pas désespérer de nous-mêmes lorsque nous sommes tombés. Telle est la puissance de notre divin Maître, qu’il a attiré à l’observation de ses préceptes les prostituées et les publicains. Quoi donc ! direz-vous, lui qui a attiré les prostituées, n’a-t-il pu attirer son disciple ? Sans doute, il a pu attirer son disciple, mais il n’a pas voulu le rendre bon malgré lui, ni l’amener de force. Voilà pourquoi L’Évangéliste, nous racontant les excès de l’ingratitude du disciple, dit : « Alors il s’en alla », c’est-à-dire, il partit pour aller consommer son attentat, non sollicité, non pressé, non forcé par un autre, mais de lui-même et de son propre mouvement; il se porta à son crime par une détermination libre de sa volonté propre. Il ne fut point mu par une cause étrangère, mais il fut poussé à trahir son Maître par un fond de malice intérieure.

L’un des douze

« Alors » un des douze s’en alla. Ce n’est pas un léger reproche que d’avoir dit: un des douze. Comme il y avait encore d’autres disciples au nombre de soixante et dix, voilà pourquoi L’Évangéliste dit: « Un des douze », c’est-à-dire un des disciples d’élite, un de ceux qui étaient tous les jours avec Jésus, qui jouissaient de toute son intimité. Afin donc que vous appreniez que Judas était un des principaux disciples, L’Évangéliste dit : un des douze. Il ne tait pas cette circonstance, afin que ce reproche fait au disciple annonce la sollicitude du Maître pour nous, du Maître qui a comblé de grâces insignes un traître et un voleur, qui n’a point cessé de lui donner des avis utiles jusqu’au dernier soir. Vous voyez comment la prostituée a été sauvée, parce qu’elle a lavé les pieds de Jésus, et comment le disciple est tombé, parce qu’il ne s’est pas tenu sur ses gardes. Ne désespérez donc pas de vous-mêmes lorsque vous envisagez la conversion de la prostituée ; n’ayez pas trop de confiance lorsque vous considérez la trahison du disciple : la présomption et le désespoir sont également nuisibles. Notre volonté est faible et chancelante; nous devons donc nous fortifier et nous affermir de toute part. Alors Judas Iscariote, un des douze – vous voyez de quel rang il est déchu, vous voyez de quelles instructions il s’est privé lui-même, vous voyez combien la négligence est un grand mal! Judas Iscariote, dit l’Évangile, parce qu’il y en avait un autre du même nom, fils de Jacques. Vous voyez la sagesse de L’Évangéliste : il fait connaître l’un, non par son crime, mais par le lieu de sa naissance, et l’autre, non par le lieu de sa naissance, mais par le nom de son père. Cependant il était naturel de dire : Judas le traître ; mais afin de nous apprendre à ne permettre à notre langue aucune invective, il épargne même à Judas le nom de traître. Apprenons donc à ne parler d’aucun de nos ennemis en termes injurieux ; car si L’Évangéliste, dans le récit même du crime de Judas, ne s’est point permis de l’attaquer comme traître, s’il a tu ce nom, et s’il a fait connaître Judas par le lieu de son origine, quel pardon mériterions-nous si nous invectivions contre nos frères, si nous parlions en termes peu mesurés, non-seulement de nos ennemis, mais de ceux mêmes qui paraissent bien disposés à notre égard! Ne le faites pas, je vous en conjure. Écoutez saint Paul qui vous donne cet avis : « Qu’aucune mauvaise parole ne sorte de votre bouche » (Ep 4, 29). Aussi le bienheureux Apôtre, auteur de l’évangile, ne voulant souiller sa bouche d’aucune parole injurieuse, disait : « Alors un des douze, nommé Judas Iscariote, alla trouver les princes des prêtres, et leur dit : Que voulez-vous me donner, et je le livrerai entre vos mains ? ».

L’avarice

  1. Quelle parole criminelle ! Quel excès de folie et d’audace ! Je tremble, mes frères, lorsque j’y pense. Comment cette parole est-elle sortie de sa bouche? Comment sa langue a-t-elle pu la prononcer? Comment son âme ne s’est-elle pas échappée avec elle de son corps? Comment ses lèvres n’ont-elles pas perdu tout mouvement? Comment son esprit n’est-il pas tombé dans l’égarement? Que voulez-vous me donner, et je le livrerai entre vos mains? Quoi donc ! Judas, est-ce là ce que t’a enseigné ton Maître, tout le temps que tu as été à sa suite ? As-tu oublié jusqu’à ce point ses avis continuels? Dans la vue de réprimer de loin ta passion excessive pour l’argent, ne te disait-il pas : « Ne possédez ni or ni argent» (Mt 10, 9) ? Ne te donnait-il pas ce conseil : « Si quelqu’un vous frappe sur la joue droite, présentez-lui la gauche» (Mt 5, 39) ? Pourquoi livres-tu ton Maître? Est-ce parce qu’il t’a donné tout pouvoir sur les démons, qu’il t’a accordé le privilège de dissiper les maladies, de guérir les lépreux, d’opérer beaucoup d’autres prodiges? Est-ce donc là la reconnaissance que tu lui témoignes pour tous les bienfaits que tu en as reçus? Quelle fureur, ou plutôt quelle avarice ! Car c’est l’avarice qui a produit tout ce mal. L’avarice, source de tous les maux. L’avarice, qui aveugle nos esprits, qui nous ôte toute raison, qui nous fait fouler aux pieds les lois mêmes de la nature, qui nous fait oublier toutes les liaisons ; celles de l’amitié, celles de la parenté, et les autres. L’avarice, qui, dès qu’une fois elle a obscurci les lumières de notre intelligence, nous fait marcher dans les ténèbres. Et afin de vous convaincre de ce que je dis, voyez comme cette passion, une fois entrée dans l’âme de Judas, en a chassé tous les sentiments. Entretiens avec son divin Maître, instructions admirables reçues de sa bouche, société étroite et familière, l’avarice lui a fait oublier tout. Saint Paul avait donc bien raison de dire que l’avarice est la racine de tous les maux. (1 Tm 6, 10.) « Que voulez-vous me donner, et je le livrerai entre vos mains? » Tu livres, Judas, celui qui règle tout par sa parole. Tu vends l’Incompréhensible, le Créateur du ciel et de la terre, l’Auteur de notre nature, Celui qui régit tout par sa volonté.

« Qui cherchez-vous? »

Mais écoutez ce que fait ce Dieu Sauveur, afin de montrer qu’il n’a été livré que parce qu’il l’a voulu. Dans le moment même de la trahison, lorsque les ministres des princes des prêtres vinrent à lui avec des épées et des bâtons, des flambeaux et des lanternes, il leur adresse ces paroles : « Qui cherchez-vous? » (Jn 18, 4). Ils ne connaissaient pas celui qu’ils voulaient prendre. Judas était si éloigné de pouvoir livrer son Maître, qu’il ne put l’apercevoir, même à la lueur d’un grand nombre de flambeaux ; car c’est là ce que L’Évangéliste voulait faire entendre, en disant qu’ils vinrent avec des flambeaux et des lanternes, et que, cependant, ils ne le trouvèrent pas. C’est là, dis-je, ce qu’il voulait faire entendre, puisqu’il ajoute que Judas était avec eux, celui même qui avait dit aux princes des prêtres : « Je le livrerai entre vos mains ». Jésus-Christ a aveuglé l’esprit de ceux qui venaient pour le prendre, afin de signaler sa puissance, afin de leur faire connaître à eux-mêmes qu’ils entreprenaient une chose impossible. Ensuite, lorsqu’ils eurent entendu sa voix, ils furent renversés, ils tombèrent par terre. Vous voyez comme ils n’ont pu même soutenir sa voix, comme ils ont montré évidemment leur faiblesse par leur chute.

Lorsqu’on se néglige, les exhortations et les conseils ne servent de rien

Considérez la bonté de Jésus. N’ayant pu triompher par ce coup d’autorité, ni de l’impudence du traître, ni de l’ingratitude des Juifs, il se livre lui-même, et semble dire : « J’aurais voulu réprimer leur fureur en montrant qu’ils entreprenaient une chose impossible ; ils résistent, ils persistent dans leur crime ; eh bien ! Je me livre moi-même ». Je vous fais ces réflexions, mes frères, de peur que quelques-uns de vous ne reprochent à Jésus-Christ de n’avoir pas changé Judas, de ne l’avoir pas rendu meilleur. Mais de quelle manière devait-il rendre Judas sage et vertueux? Était-ce de force ou librement? Si c’était de force, le disciple ne devait point par-là devenir meilleur, puisque jamais personne ne se corrigea de force. Si c’était librement et volontairement, il a épuisé tous les moyens qui pouvaient le ramener. Si le malade n’a point voulu recevoir les remèdes, ce n’est pas la faute du médecin, mais du malade qui a rejeté les moyens de guérison. Voulez-vous apprendre tout ce qu’a fait Jésus-Christ pour faire rentrer Judas dans la bonne voie? Il lui a donné le privilège d’opérer nombre de prodiges, il lui a prédit sa trahison, il n’a rien omis, en un mot, de ce qu’il devait faire pour un disciple.

Et afin que vous sachiez que Judas, pouvant se convertir, ne l’a pas voulu, que sa chute a été absolument l’ouvrage de sa négligence, écoutez la suite. Lorsqu’il eut livré son Maître, lorsqu’il eut consommé sa fureur, il jeta les trente pièces d’argent, et dit : « J’ai péché en livrant le sang innocent ». (Mt 27, 3-4.) Quoi ! Judas, tu disais il n’y a qu’un instant : « Que voulez-vous me donner, et je le livrerai entre vos mains? » C’est lorsque son crime a été consommé, que le perfide a reconnu sa faute. Apprenons de là que, lorsqu’on se néglige, les exhortations et les conseils ne servent de rien; tandis qu’avec de la vigilance on peut se relever par soi-même. Voyez, en effet, la conduite de Judas : lorsque Jésus l’exhortait pour le faire renoncer à son entreprise criminelle, il a été sourd à ses avis, il a rejeté ses conseils; et, lorsque personne ne l’exhorte, sa propre conscience s’élève contre lui, en sorte que de lui-même, sans recevoir de leçons, il change, et jette les trente pièces d’argent. Ils convinrent, dit l’Évangile, de lui donner trente pièces d’argent. C’est le prix qu’ils mettaient à un sang qui n’a pas de prix. Pourquoi, Judas, reçois-tu trente pièces d’argent? Jésus-Christ, sans autre intérêt que celui de sauver le monde, est venu répandre un sang pour lequel tu fais maintenant une convention ? Quoi de plus impudent qu’un semblable traité? A-t-on jamais rien vu, a-t-on jamais rien entendu de pareil ?

La Pâque du Seigneur

C’est de la volonté que viennent les vertus et les vices.

  1. Mais afin que nous sachions quelle différence il y avait entre le traître et les autres disciples, écoutons l’Évangéliste qui raconte tout dans le détail le plus exact. Lorsque ces choses se passaient, dit-il, lorsque la trahison se tramait, lorsque Judas se fut perdu lui-même, lorsqu’il eut conclu un traité coupable, et qu’il cherchait l’occasion de livrer le Sauveur, les disciples s’approchèrent de Jésus, et lui dirent: « Où voulez-vous que nous vous préparions de quoi manger la Pâque?» Vous voyez disciple et disciples : l’un s’occupait à trahir son Maître, les autres à le servir; l’un faisait une convention, et se disposait à recevoir le prix d’un sang infiniment précieux, les autres offraient au Sauveur leur ministère. Ils avaient opéré les uns et les autres les mêmes prodiges, ils avaient reçu les mêmes instructions ; d’où venait donc la différence? De la volonté. C’est de la volonté que viennent les vertus et les vices.

Jésus, le sans-abri

C’était le soir que les disciples disaient à Jésus : « Où voulez-vous que nous vous préparions de quoi manger la Pâque ? » Nous apprenons de là que Jésus-Christ n’avait point de domicile marqué. Que ceux qui se construisent des maisons superbes, de vastes palais, apprennent que le Fils de l’homme n’a pas eu où reposer sa tête. Voilà pourquoi les disciples lui disent: « Où voulez-vous que nous vous préparions de quoi manger la Pâque ? » Quelle Pâque ? Sans doute la Pâque des juifs, celle qui a commencé en Égypte ; car c’est là que les Juifs l’ont célébrée pour la première- fois. Et pour quelle raison Jésus-Christ la célèbre-t-il? C’est qu’il observait ce point de la loi comme il avait observé tous les autres; et c’est ce qui lui faisait dire à saint Jean: « Il faut que nous accomplissions ainsi toute justice » (Mt 3, 15).

Le vrai Juif

Ce n’est donc point notre Pâque, mais la Pâque des juifs, que les disciples voulaient préparer. Les disciples ont préparé cette Pâque ; Jésus-Christ a préparé lui-même la nôtre, ou plutôt il est devenu lui-même notre Pâque par sa passion adorable. Pourquoi donc accepte-t-il des souffrances et la mort? C’est afin de nous racheter de la malédiction de la loi. C’est la raison pour laquelle saint Paul s’écrie : « Dieu a envoyé son Fils, formé d’une femme et assujetti à la loi, afin de racheter ceux qui étaient sous la loi » (Ga 4, 4). Afin donc qu’on ne dît pas qu’il avait abrogé la loi parce qu’il ne pouvait l’observer, comme étant onéreuse et difficile, il ne l’a abrogée qu’après l’avoir observée dans tous ses points. C’est pour cela qu’il a célébré aussi la Pâque, parce que la solennité de Pâque était un des points de la loi. Prêtez attention à ce que je vais dire. Ingrats envers Dieu leur bienfaiteur, les Juifs oubliaient sur-le-champ ses bienfaits. En voici la preuve convaincante. Ils étaient sortis de l’Égypte; ils avaient passé la ruer Rouge, ils avaient vu ses flots s’ouvrir et se refermer, et peu de temps après ils disent à Aaron : Faites-nous des dieux, qui marchent devant nous. (Ex 32, 1.) Comment ! Juif ingrat, tu as vu de tels prodiges, et tu oublies le Dieu qui te nourrit, tu perds le souvenir de ton bienfaiteur! Comme donc ils oubliaient les bienfaits qu’ils avaient reçus de Dieu, Dieu avait attaché à la célébration des fêtes, des cérémonies qui retraçaient la mémoire de ses dons, afin que les Juifs se les rappelassent malgré eux.

La nouvelle Pâque

L’ancienne Pâque se célébrait avec des cérémonies particulières. Pourquoi ? Afin, dit l’Écriture, que lorsque votre fils vous demandera : Qu’est-ce que cela signifie? (Ex 12, 26), vous lui disiez : « Nos pères ont teint le seuil de leurs maisons du sang de cette victime, et ont échappé à la mort dont l’ange exterminateur frappait tous les Égyptiens. Ce sang l’a empêché d’entrer dans leurs maisons, et de les frapper de la plaie dont il frappait toute l’Égypte ». Dans l’ancienne Pâque, les victimes étaient immolées malgré elles; dans la nouvelle, Jésus-Christ s’immole volontairement. Pourquoi? C’est que l’ancienne Pâque était une figure de la Pâque spirituelle. Pour vous en convaincre, voyez le rapport qui se trouve entre les deux Pâques. De part et d’autre, il y a agneau et agneau; mais l’un est dépourvu de raison, l’autre est doué d’une raison supérieure. Il y a victime et victime; mais l’une est l’ombre, l’autre, la vérité. Le Soleil de justice a paru, il a fait cesser l’ombre, parce que l’ombre disparaît devant les rayons du soleil. La table mystique nous offre aussi un agneau, afin que nous soyons sanctifiés par son sang. Qu’on ne voie donc plus paraître de flambeau, puisque le soleil s’est montré, puisque ce qui est arrivé anciennement était la figure de ce qui devait arriver par la suite.

La Pâque des Juifs a été abolie

  1. C’est aux Juifs que j’adresse ces discours, de peur que ne s’abusant eux-mêmes, ils ne croient célébrer la Pâque, parce qu’avec une opiniâtreté extrême, ils préparent des azymes, ils font valoir la fête qu’ils célèbrent, eux dont le cœur est toujours incirconcis, dont les oreilles se ferment à la vérité. Quoi donc ! Vous célébrez la Pâque, et le temple est détruit, l’autel renversé, le Saint des saints foulé aux pieds, tous les sacrifices abolis ! De quel front osez-vous enfreindre la loi ! Transportés jadis à Babylone, vous avez entendu ceux qui vous menaient en captivité vous faire cette invitation : Chantez-nous un cantique du Seigneur (Ps 136, 3) ; et vous n’avez pas répondu à leurs désirs. Mais pourquoi célébrez-vous la Pâque hors de Jérusalem, vous qui disiez alors : Comment chanterons-nous un cantique du Seigneur dans une terre étrangère ? C’est pour exprimer ce sentiment que le bienheureux David disait : « Nous nous sommes assis sur les bords du fleuve de Babylone, et là nous avons laissé couler nos larmes. Nous avons suspendu nos instruments de musique aux branches des saules de ce pays ». Nos instruments de musique, c’est-à-dire, nos lyres et nos harpes, car c’étaient là les instruments dont se servaient les Juifs pour chanter les psaumes. « Ceux qui nous menaient en captivité, nous ont demandé de leur chanter nos cantiques. Nous leur avons répondu : Comment chanterons-nous le cantique du Seigneur dans une terre étrangère? » Eh quoi! vous ne chantez pas le cantique du Seigneur dans une terre étrangère, et vous célébrez la Pâque dans une terre étrangère! Quelle est donc la folie des Juifs? Lorsque leurs ennemis les forçaient, ils n’ont pas voulu chanter de psaume dans une terre étrangère ; et maintenant, d’eux-mêmes, sans que personne les y force, ils déclarent la guerre à Dieu ! Aussi le bienheureux Étienne leur disait-il : « Vous résistez toujours à l’Esprit-Saint » (Ac 7, 51.) Vous voyez combien les azymes des Juifs sont impurs, combien la fête qu’ils célèbrent est criminelle. La Pâque des Juifs existait anciennement, mais elle a été abolie.

L’Eucharistie

Pendant que les disciples, dit l’Évangile, buvaient et mangeaient encore, Jésus prit le pain dans ses mains pures et divines, et l’ayant béni, il le rompit et le leur donna, en disant « Prenez, mangez, ceci est mon corps, qui est rompu pour vous et pour plusieurs, pour la rémission des péchés. » Ayant pris ensuite le calice, il le leur donna et leur dit : « Ceci est mon sang, qui est répandu pour vous, pour la rémission des péchés ». (Mt 26, 26-28). Judas était présent lorsque le Seigneur prononçait ces paroles : Ceci est mon sang, ce sang, Judas, que vous avez vendu trente pièces d’argent; ceci est mon sang pour lequel vous venez de conclure un accord inique avec les pharisiens pervers. O bonté infinie du Sauveur ! Ô ingratitude affreuse de Judas! le Maître nourrissait son disciple, et son disciple le vendait ! Judas a vendu Jésus-Christ pour trente pièces d’argent; et Jésus-Christ a répandu son propre sang pour notre rédemption, il l’a donné à celui même qui l’avait vendu, et il ne tenait qu’à lui d’en profiter. Judas était présent avant sa trahison, il a participé à la table sacrée, il a joui du banquet mystique. Jésus-Christ lui avait lavé les pieds avec les autres apôtres, il l’avait fait participer avec eux à la table sainte, afin qu’il ne lui restât aucun moyen de défense, mais qu’il reçût son jugement et sa condamnation. Il a persisté dans son projet coupable, il est sorti et a trahi son Maître par un baiser, au mépris de tous les bienfaits qu’il en avait reçus. Après sa trahison ayant jeté les trente pièces d’argent : J’ai péché, dit-il, en livrant le sang innocent. O aveuglement étrange ! Tu as participé, Judas, au souper sacré; et tu as livré ton bienfaiteur ! Jésus-Christ accomplissait volontairement les Écritures, mais malheur à celui par qui vient le scandale (Mt 28, 7).

Conditions pour manger purement la nouvelle Pâque

  1. Mais il est temps enfin d’approcher du banquet terrible et redoutable. Approchons donc tous avec une conscience pure. Qu’il ne paraisse aucun Judas qui tende des pièges à ses frères, aucun méchant, aucun qui cache le venin dans son cœur. C’est Jésus-Christ lui-même qui prépare le banquet. Non, ce n’est pas un homme qui convertit les offrandes au corps et au sang de Jésus-Christ; le prêtre ne fait que le représenter et prononcer la prière. C’est la grâce et la puissance de Dieu qui produisent le changement. Ceci est mon corps (Mt 26, 25), a dit le Sauveur. C’est cette parole qui transforme les offrandes. Et comme cette parole plus ancienne: Croissez, multipliez-vous et remplissez la terre (Gn 1, 28), n’était qu’une parole, mais a produit un grand effet en donnant à la nature humaine la vertu de procréer des enfants; de même cette parole plus nouvelle : « Ceci est mon corps », ne cesse d’enrichir de la grâce ceux qui participent dignement à la table sainte. Qu’il ne s’y présente donc aucun fourbe, aucun méchant, aucun voleur, aucun ravisseur, aucun médisant, aucun ennemi de ses frères, aucun qui en veuille à leur vie ou à leurs biens, aucun envieux, aucun avare, aucun ambitieux, aucun fornicateur, aucun homme adonné au vin, ou livré aux infamies de Sodome ; de peur qu’il ne prenne son propre jugement.

Nous sommes les temples de Dieu si nous sommes purs

Lorsque Judas eut participé indignement au souper mystique, il sortit pour aller livrer son divin Maître ; afin que vous appreniez que le démon s’empare surtout de ceux qui participent indignement aux sacrés mystères, et qu’ils se jettent eux-mêmes dans un plus grand supplice. Ce n’est pas pour vous effrayer que je parle de la sorte, mais pour vous rendre plus attentifs. Lorsque la nourriture corporelle est reçue dans un estomac rempli de mauvaises humeurs, elle ne fait qu’augmenter la maladie; ainsi lorsqu’on reçoit indignement la nourriture spirituelle, on ne fait que multiplier soi-même les titres de sa condamnation. Je vous y exhorte donc, qu’aucun de vous ne garde au dedans de soi des pensées perverses, mais purifiez votre cœur. Nous sommes les temples de Dieu si nous sommes purs. Rendons notre âme chaste – et nous pouvons la rendre telle en un seul jour. Si vous avez à vous plaindre d’un ennemi, enlevez de votre âme tout ressentiment, détruisez en vous toute inimitié, afin de trouver à la table sainte le remède de la rémission.

Si vous ne pardonnez pas à votre prochain ses offenses, votre Père céleste ne vous pardonnera point vos fautes

Vous approchez d’un sacrifice saint et redoutable ; Jésus-Christ y est immolé de nouveau. Songez pour quelle raison il s’est immolé sur la croix. De quels mystères tu t’es privé, ô Judas ! Jésus-Christ, mon cher auditeur, a souffert volontairement, afin de détruire le mur de séparation (Ep 2,14), et d’unir le ciel à la terre, afin de vous rendre l’égal des anges, vous qui étiez l’ennemi mortel de Dieu. Jésus-Christ a donné sa vie pour vous, et vous persistez à être ennemi de votre frère. Pourrez-vous donc vous présenter à la table de paix? Votre divin Maître a consenti à tout souffrir pour vous, et vous ne pouvez vous résoudre à lui faire le sacrifice de votre ressentiment ! Pourquoi, je vous le demande? La charité n’est-elle pas la racine, la source, la mère de toutes les vertus ? Cet homme, direz-vous, m’a causé les plus grands torts, il m’a fait mille maux, il m’a exposé à perdre la vie. Mais quoi ? Il ne vous a pas encore crucifié, comme les Juifs ont crucifié le Seigneur. Si vous ne pardonnez pas à votre prochain ses offenses, votre Père céleste ne vous pardonnera point vos fautes. Dans quelle conscience lui direz-vous: Notre Père, qui êtes dans les cieux, que votre nom soit sanctifié (Mt 6, 9) et le reste?

C’est pour la paix avec votre frère qu’est établi le sacrifice

Jésus-Christ a donné son sang pour le salut de ceux mêmes qui l’ont répandu, comme pour celui des autres hommes. Pouvez-vous rien faire de pareil ? Si vous ne pardonnez pas à votre ennemi, c’est moins à lui que vous faites tort qu’à vous-même. Vous lui avez souvent porté préjudice dans la vie présente, et vous vous êtes préparé à vous-même pour la vie future un supplice éternel. Non, Dieu ne hait et ne déteste rien tant qu’un esprit vindicatif, un cœur ulcéré, une âme aigrie par la haine. Écoutez ce que dit le Sauveur : « Si vous offrez votre don à l’autel, et que là vous vous rappeliez que votre frère a quelque chose contre vous, laissez votre don devant l’autel, et allez auparavant vous réconcilier avec votre frère. Et alors vous viendrez offrir votre don. » (Mt 5, 23-24.) Comment ! je laisserai là le don, c’est-à-dire le sacrifice ? Oui, sans doute ; car c’est pour la paix avec votre frère qu’est établi le sacrifice. Or, si le sacrifice est établi pour la paix avec le prochain, et que vous ne ménagiez pas cette paix, quand même vous participeriez au sacrifice, cette participation ne vous sera d’aucune utilité. Commencez donc par ménager la paix pour laquelle on offre le sacrifice, et alors vous recueillerez tout le fruit du sacrifice. Le Fils de Dieu est venu dans le monde pour réconcilier notre nature avec son Père, selon ce passage de saint Paul : « Mais il a tout réconcilié par sa croix, et il a détruit toute inimitié par les souffrances de son corps » (Col 1, 22 ; Ep 2, 16). Aussi ne s’est-il pas contenté d’être venu lui-même pour ménager la paix, il annonce que nous sommes heureux si nous la ménageons à son exemple, et il nous fait participants du nom qu’il porte : « Bienheureux les pacifiques », dit-il, « parce qu’ils seront appelés les fils de Dieu » (Mt 5, 9). Faites donc, autant qu’il sera en vous, ce qu’a fait Jésus-Christ, Fils de Dieu ; procurez-vous la paix à vous-même, procurez-la à votre prochain. Voilà pourquoi Jésus-Christ appelle le pacifique, fils de Dieu ; voilà pourquoi dans le moment même du sacrifice, le seul acte de justice qu’il vous recommande, c’est la réconciliation avec votre frère, faisant voir par-là que la charité est la plus excellente de toutes les vertus.

La paix du Christ

J’aurais voulu étendre davantage ce discours, mais ce que j’ai dit suffit pour ceux qui reçoivent la semence de piété avec attention et intelligence, et qui ne veulent rien perdre de la parole divine qu’on leur annonce. Rappelons-nous donc dans toutes les circonstances ces vérités utiles ; rappelons-nous ces embrassements mutuels, si terribles pour les vindicatifs. Ces embrassements unissent les âmes des fidèles, et font de nous tous un seul corps dont Jésus-Christ est le chef. Nous participons tous à un seul corps, devenons donc réellement un seul corps, et ne nous contentons pas de rapprocher les corps par des baisers de paix ; unissons les âmes par le lien de la charité. Ainsi nous pourrons participer avec confiance à la table sainte, et devenir les sanctuaires de cette paix que Jésus-Christ a obtenue comme le prix de sa mort. Quand nous aurions pratiqué une infinité de bonnes œuvres, tout cela, si nous conservons de la haine contre nos frères, ne nous servira de rien ; nous n’en pourrons recueillir aucun fruit pour le salut.

Le Sauveur, étant sur le point de monter vers son Père, laissa la paix pour héritage à ses disciples, au lieu de sa gloire temporelle et d’une opulence passagère : « Je vous donne la paix, leur dit-il, je vous laisse ma paix » (Jn 14, 27.) Pourrait-il y avoir une richesse plus importante et plus précieuse que la paix de Jésus-Christ, qui surpasse toute expression et tout sentiment? Convaincu que la haine contre son prochain est le péché le plus grave, le prophète disait dans la personne de Dieu : « O mon peuple ! Que chacun parle à son prochain dans la vérité ; que nul ne conserve de haine contre son frère, et ne forme de mauvais desseins contre lui ; n’aimez point à faire de faux serments, et vous ne mourrez point, maison d’Israël, dit le Seigneur » (Za 8, 16-17.) C’est comme s’il disait : « Si vous ne craignez pas d’être parjures et vindicatifs, de trahir la vérité et d’oublier mes préceptes, vous mourrez ».

Pénétrés de toutes ces réflexions, mes très-chers frères, détruisons en nous tout ressentiment, ayons la paix les uns avec les autres, et après avoir extirpé la racine du vice et purifié notre conscience, approchons des mystères redoutables avec la douceur, la modestie et la piété qui conviennent. Ne nous poussons pas indécemment, ne faisons pas de bruit en frappant des pieds, ne jetons pas de clameurs; mais, remplis de tremblement et de crainte, approchons avec un cœur contrit et les larmes aux yeux, afin que le Dieu bon, voyant d’en-haut nos dispositions pacifiques, notre charité sincère, et notre union fraternelle, nous fasse jouir du bonheur dans cette vie et dans l’autre, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soient, avec le Père et l’Esprit-Saint, la gloire, l’honneur et l’empire, maintenant et toujours, dans tous les siècles des siècles. Amen!

 

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