Quelque chose qui me dérange profondément dans cette histoire.
Avant cette controverse, le roman était bon. Il avait été lu, apprécié, acclamé et récompensé. Et voilà que, soudainement, on remet en question sa valeur parce qu’une machine aurait peut-être participé à sa création.
Depuis quand la qualité d’une œuvre dépend-elle des outils qui ont servi à la produire?
Tout semble indiquer que Thélyson Orélien a bel et bien utilisé l’intelligence artificielle pour écrire son roman, même s’il le dément avec véhémence. Mais, pour les besoins de la réflexion que je souhaite proposer ici, je m’en fous. Je ne cherche pas non plus à défendre les plagiats dont Orélien s’est lui-même reconnu coupable.
Ce qui m’intéresse, c’est cette étrange tendance à vouloir juger une œuvre non plus pour ce qu’elle est, mais pour la manière dont elle a été fabriquée.
A-t-on utilisé ChatGPT? Claude? Gemini? Quelle proportion du texte aurait été générée par une machine? Jusqu’où peut-on laisser l’intelligence artificielle participer au processus créatif?
Toutes ces questions occupent maintenant une place considérable dans les débats sur la création artistique. Pourtant, à mes yeux, elles nous détournent de questions autrement plus fondamentales.
Qu’est-ce que l’art? À quoi sert-il? Qu’est-ce qui donne sa valeur à une œuvre?
Pour moi, une œuvre d’art doit d’abord être jugée pour ce qu’elle est. Est-ce qu’elle suscite une émotion? Est-ce qu’elle nous bouleverse, nous émerveille ou nous dérange? Est-ce qu’elle révèle quelque chose sur l’être humain, sur notre condition, sur notre manière d’habiter le monde?
Si une œuvre parvient à faire tout cela, elle possède une valeur artistique. Peu importe qu’elle ait été produite avec un pinceau, un appareil photo, un synthétiseur, un logiciel de traitement de texte ou une intelligence artificielle.
Et si elle n’y parvient pas, aucun procédé de fabrication, aussi traditionnel ou laborieux soit-il, ne pourra lui donner artificiellement du génie.
Je défends donc une idée toute simple, qui semble pourtant aller à contre-courant du discours actuel : ce n’est pas le processus de création qui fait la valeur d’une œuvre d’art. C’est l’œuvre elle-même.
L’art se juge d’abord par l’œuvre, non par le procédé
On confond souvent deux questions différentes. La première est esthétique : qu’est-ce que vaut l’œuvre? La seconde est technique : comment a-t-elle été faite? Ces deux questions peuvent être intéressantes, mais elles ne jouent pas le même rôle.
Le procédé de fabrication peut nourrir l’analyse, l’histoire de l’art ou la curiosité. Mais il ne devrait pas déterminer, à lui seul, la valeur de l’œuvre. Une œuvre d’art n’est pas grande parce qu’elle a été créée avec des outils « purs », « traditionnels » ou « nobles ». Elle est grande parce qu’elle touche juste.
Quand je regarde une toile de Van Gogh, ce n’est pas la nature des pinceaux qui m’émeut. Ce n’est pas le matériau des poils, ni la méthode de fabrication des outils. Ce qui m’atteint, c’est l’œuvre elle-même, sa force, sa vibration, sa capacité à révéler quelque chose sur l’expérience humaine universelle, et intemporelle.
En musique, on pourrait même affirmer que le génie de plusieurs artistes a justement été de repousser les frontières de leur art en explorant de nouveaux instruments et de nouvelles technologies. Pensons aux Beatles, qui ont intégré le sitar indien à leur musique, créant des sonorités inhabituelles pour le public occidental de l’époque. Ou encore à Pink Floyd, qui a su exploiter magistralement les synthétiseurs analogiques, les séquenceurs et les effets électroniques pour créer des univers sonores complètement psychédéliques.
Leur génie ne résidait pas dans le fait d’avoir inventé ces instruments, mais dans leur capacité à en tirer quelque chose d’original, à les mettre au service d’une vision artistique. Et personne ne songerait aujourd’hui à diminuer la valeur de leur musique sous prétexte qu’ils ont eu recours à des machines pour produire certains sons.
Pourquoi devrait-il en être autrement avec l’intelligence artificielle?
L’histoire de l’art est aussi l’histoire de nouveaux outils
Le rejet de l’intelligence artificielle ressemble beaucoup à d’autres rejets du passé. Chaque fois qu’un nouvel outil apparaît, une partie du monde artistique s’inquiète. On craint une perte d’authenticité, une baisse de qualité, une trahison de la tradition. Puis, avec le temps, l’outil entre dans les usages et cesse de scandaliser.
On l’a vu avec le traitement numérique de l’image. Lorsque Photoshop est arrivé, plusieurs artisans du graphisme y voyaient une menace. On disait que ce n’était plus du « vrai » graphisme, que l’ordinateur remplaçait le talent, que la facilité allait tuer la créativité. Aujourd’hui, presque plus personne ne remet en cause son usage. Photoshop est devenu l’outil de base de ce métier.
Avant cette controverse, le roman était bon. Il avait été lu, apprécié, acclamé et récompensé. Et voilà que, soudainement, on remet en question sa valeur parce qu'une machine aurait peut-être participé à sa création. Depuis quand la qualité d'une œuvre dépend-elle des outils qui ont servi à la produire?
La même chose s’est produite en musique. Les synthétiseurs, les séquenceurs, les arpégiateurs et l’enregistrement multipiste ont tous été perçus, à une époque ou à une autre, comme des raccourcis artificiels. Pourtant, ils ont permis la naissance d’univers sonores immenses. Ce n’est pas parce qu’un groupe utilise un arpégiateur que sa musique perd sa valeur. Ce qui compte, c’est ce qu’il en fait.
Revenons aux Beatles, que j’admet être mon groupe fétiche. Ce qui rend Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band fascinant, ce n’est pas le nombre de pistes disponibles en studio. Ce qui le rend fascinant, c’est la vision, l’audace, l’inventivité, la cohérence de l’ensemble. Si on apprenait que l’album a été enregistré sur 128 pistes au lieu de quatre, cela rendrait-il l’album moins génial?
En réalité, l’histoire de l’art n’est pas une lutte entre les artistes et les outils. C’est plutôt l’histoire d’artistes qui apprennent à utiliser des outils nouveaux pour en tirer quelque chose de singulier. Condamner les artistes à utiliser sans cesse les mêmes outils, c’est refuser d’être dérangés par leur génie créatif.
L’IA n’élimine pas l’artiste, elle exige encore une direction
On parle souvent de l’intelligence artificielle comme si elle pouvait spontanément décider de produire un chef-d’œuvre par un beau lundi matin. Cette idée ne correspond pas du tout à mon expérience.
Je mets au défi quiconque de s’asseoir devant une IA et de produire, en quelques minutes, un roman remarquable, une image bouleversante ou une œuvre littéraire d’une réelle profondeur. Ce n’est pas comme ça que ça fonctionne. Au contraire, « l’oeuvre » aurait de grandes chances d’être terne, déjà-vue, sans éclat.
Pour réaliser une oeuvre digne de ce nom, il faut une intention, une sensibilité, un regard, une capacité de discernement. Il faut savoir où l’on veut aller, reconnaître ce qui sonne faux, corriger, préciser, recommencer, trier, orienter, rejeter, retenir. Bref, il faut encore un travail de direction artistique. L’outil peut proposer, rédiger à une vitesse folle, questionner la direction proposée. Mais il ne remplacera jamais le jugement d’un humain.
Il y a d’ailleurs quelque chose d’assez révélateur dans la critique actuelle de l’IA : plusieurs en parlent comme s’il suffisait de taper une phrase vague pour obtenir une œuvre majeure. Si c’était vrai, tout le monde produirait des chefs-d’œuvre à longueur de journée. Or ce n’est pas ce qu’on observe. La plupart des résultats sont ordinaires, répétitifs, parfois techniquement corrects, mais artistiquement faibles.
C’est précisément pour cette raison que l’être humain demeure au centre du processus et doit le demeurer. Une machine peut générer. Elle ne signe pas à votre place. Elle ne porte pas votre intention à votre place. Elle ne répond pas à votre place de la valeur de ce que vous choisissez de publier comme étant votre œuvre.
Quand un artiste utilise l’IA, il ne disparaît pas derrière la machine. Il compose avec un outil de plus. Comme à l’époque où il utilisait des nouvelles technologies telles qu’un synthétiseur, un logiciel de montage, un correcteur stylistique ou un appareil photo numérique, l’humain devra toujours prendre la responsabilité ultime de ce qui sort de la machine.
Un test très simple pour les sceptiques
Si vous êtes convaincu que l’intelligence artificielle rend la création facile, je vous propose un exercice très simple : essayez.
Essayez de créer une image qui possède une réelle valeur artistique. Essayez d’écrire un texte qui ne soit pas simplement correct, mais habité, fort, mémorable. Essayez de produire quelque chose qui révèle vraiment une dimension de l’expérience humaine. Si vous y parvenez, essayez de nous faire croire que ce n’est pas réellement vous qui en serez à l’origine…
Vous pouvez faire le test avec ChatGPT, Gemini ou Claude. Donnez une consigne. Reformulez. Précisez. Recommencez. Dirigez. Écartez ce qui ne fonctionne pas. Affinez votre vision. Puis regardez le résultat avec honnêteté.
Vous verrez rapidement qu’entre produire quelque chose et produire une œuvre forte, il y a un monde. À mon avis, c’est précisément dans cet écart que se dévoile l’artiste.
L’IA ne tue pas l’art. Elle nous force à nous demander ce qu’il vaut vraiment.
L’intelligence artificielle ne supprime pas la question artistique. Sa présence en cinéma et en télévision a été accueillie avec un certain enthousiasme. Elle participe à l’art comme un pinceau sur une toile ou un nouvel instrument de musique électronique dans une piste de chanson pop. Elle nous oblige à revenir à l’essentiel : qu’est-ce qu’une œuvre? Quel effet a-t-elle sur nous? Pourquoi certaines créations nous laissent froids alors que d’autres nous atteignent au plus profond?
À mon sens, l’art sert à cela : faire naître une émotion, ouvrir une brèche, révéler quelque chose de l’humain, parfois même quelque chose que nous n’arrivions pas à formuler nous-mêmes. Si une œuvre y parvient, elle mérite d’être prise au sérieux, peu importent les outils utilisés pour la créer. Si, au contraire, elle n’y parvient pas, la noblesse du procédé ne la sauvera pas.
Voilà pourquoi je refuse de faire de l’intelligence artificielle un critère de disqualification artistique. Le débat sur les outils est souvent bruyant, mais il détourne l’attention de la seule question qui devrait vraiment compter en ce qui concerne les oeuvres d’art : l’œuvre mérite-t-elle notre attention?
Si la réponse est oui, alors nous pouvons la regarder, l’écouter ou la lire pour ce qu’elle est.




